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Chronique du 15 mai 2021

A quoi sert un économiste ? « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas »

Par Emmanuel COMBE et Denis FERRAND

180 ans déjà ! C’est en 1842 que naît à Paris, à l’initiative de disciples de Jean-Baptiste Say, la Société des Economistes, qui prendra rapidement le nom de « Société d’Economie Politique » et plus familièrement « la SEP ». Cette société savante a résisté à l’épreuve du temps, sans doute parce qu’elle est toujours restée fidèle à sa vocation première : être un lieu de débats économiques entre économistes, autour de valeurs communes telles que l’adhésion à l’économie de marché, à la liberté économique et au libre-échange, des valeurs qui ont par exemple porté la Société d’Economie Politique aux avant-postes dans la bataille contre le tarif Méline, au début des années 1890. La SEP rassemble aujourd’hui plus de 250 membres, de sensibilités différentes et issus de tous horizons – monde de l’entreprise, de l’Université, des décideurs publics- qui ont en partage le goût de l’analyse et du débat. Lors de diners ou plus récemment de visio-conférences, ils écoutent, apprennent, échangent avec des personnalités du monde économique ou autour de thèmes clés de politique économique.

Nous souhaitons aujourd’hui franchir un pas supplémentaire et prendre notre place dans le débat public, en nous exprimant sur les grands sujets économiques d’actualité. Pour ce faire, nous ne pouvions rêver mieux que d’un partenariat avec l’Express, qui porte comme nous les couleurs de la liberté économique et le goût du débat exigeant. Nous sommes donc très heureux de vous annoncer que, chaque semaine, vous retrouverez désormais la chronique d’un membre de la Société d’Economie Politique, qui tentera de porter un regard aiguisé sur un sujet d’actualité.

Mais quel peut bien être l’intérêt d’écouter un économiste ?  Frédéric Bastiat, auteur trop méconnu dans son propre pays, donnait dès 1850 une réponse éclairante, dans son texte Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas : «dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n’engendrent pas seulement un effet, mais une série d’effets. De ces effets, le premier seul est immédiat ; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas ; heureux si on les prévoit. Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence : l’un s’en tient à l’effet visible ; l’autre tient compte et de l’effet qu’on voit et de ceux qu’il faut prévoir ».

Les propos de Bastiat n’ont rien perdu de leur justesse et deux exemples d’actualité permettent à nouveau de l’illustrer.

Tout d’abord, à l’heure où le désir de souveraineté économique est très fort dans l’opinion publique, la tentation est grande pour nos décideurs politiques de céder aux sirènes du « souverainisme », qui n’est rien d’autre qu’un protectionnisme généralisé. Mais gardons-nous de crier victoire trop vite. Avec le protectionnisme, il y a ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas. Le visible ? Nous sauverons sans doute des emplois et de l’activité à court terme dans les secteurs protégés de la concurrence étrangère. L’invisible ? Tout d’abord, nos partenaires engageront des représailles, ce qui diminuera nos exportations et donc l’emploi dans les secteurs exportateurs. Les géants français du luxe, de l’agro-alimentaire ou de l’aéronautique en feront les frais. De plus, nous altérerons la compétitivité des entreprises qui utilisent des produits importés taxés, ce qui les conduira à licencier. Bref, le protectionnisme risque de ne pas être le bon calcul économique que l’on croit. Si l’on en doute, il suffit de lire l’étude de deux économistes de la Réserve Fédérale (2019) qui dressent le bilan en emplois de la politique protectionniste de Trump face à la Chine. Le protectionnisme a certes eu un petit effet positif sur les emplois protégés (+ 0,3%), mais il a entrainé des destructions d’emplois dans les industries qui utilisent les produits taxés (-1,1%) et également dans les industries qui exportent vers la Chine (- 0,7%). Bilan global sur l’emploi : + 0,3 – 1,1 – 0,7 = - 1,5%. Pas vraiment un succès. Ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas. Cela ne signifie pas qu’il faille s’interdire de recourir à toute mesure protectionniste, dans des circonstances particulières, et notamment pour se défendre de pratiques commerciales déloyales comme le dumping. Mais gardons-nous de ne pas ériger le protectionnisme en politique globale.

Second exemple : à l’heure où les super-profits des géants du numérique donnent le tournis et dotent en même temps ces entreprises d’une capacité inégalable à procéder à des acquisitions tous azimuts d’entreprises concurrentes, la tentation est grande soit de proposer une taxation spécifique de ces super-profits, soit de démanteler ces géants. Là encore, ces solutions immédiates et radicales semblent permettre de remédier aux problèmes identifiés. Mais il faut aussi regarder plus loin : ces solutions radicales risquent d’apporter quelques déconvenues. Tout d’abord, en présence d’un monopole de facto, toute taxation risque de se reporter in fine sur l’utilisateur final,  qui a besoin de la palette étendue de services apportés par ces entreprises. Ce report se fera au travers de hausses même indirectes de prix, transitant par exemple par l’augmentation du coût de la publicité en ligne qui sera elle-même répercutée dans le prix du bien ou service finalement consommé. Ensuite, une spécificité de l’économie numérique est que la pertinence de l’offre d’une entreprise de réseau tient au bouquet de services qu’elle apporte plus qu’à  un service isolé. Dans ces conditions, découper le bouquet en morceaux, c’est lui ôter l’essentiel de sa valeur mais c’est ôter également du gain de bien-être pour le consommateur. Cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faille rien faire. Mais plutôt que les réponses sous forme de taxation ou de démantèlement, deux leviers nous paraissent plus féconds : la lutte contre l’optimisation fiscale d’une part ; le réarmement de la politique de la concurrence, d’autre part, en lui permettant de tenir les jeunes pousses à l’écart des envies de « rachats prédateurs » visant à empêcher l’émergence d’une offre concurrente. Ces deux options nous semblent plus appropriées pour rétablir un équilibre des règles du jeu économique mais elles demandent aussi du temps pour que leurs résultats se manifestent.

Au-delà de ces deux exemples, la Société d’Economie Politique aura à cœur chaque semaine, de vous aider à décrypter, déchiffrer les rouages de l’économie, ses effets cachés et parfois inattendus, ses délais de manifestation et ses cheminements parfois tortueux. En espérant vous convaincre, pour reprendre les termes même de Frédéric Bastiat, que nous sommes … de « bons économistes ».

Emmanuel Combe est Président de la Société d’Economie Politique. Il est professeur à Skema Business School et Vice-Président de l’Autorité de la concurrence.

Denis Ferrand est Vice-Président de la Société d’Economie Politique. Il est directeur général de Rexecode.