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La chronique du 29 mai 2021

Le trou de la raquette de la dette publique : le déficit extérieur

Par Thierry AIMAR

Les dernières estimations du Programme de Stabilité (PSTAB) ne nous incitent guère à l’optimisme sur l’avenir de la dette publique française. Celle-ci devrait atteindre un niveau compris entre 116 % et 118 % du PIB tout au long de la période 2021-2027 (soit près de 3000 milliards d’euros), quel que soit le scénario du rebondissement de la croissance économique. A juste titre, les rédacteurs du rapport pointent du doigt l’importance des taux d’intérêt sur l’évolution de l’endettement. Leur remontée probable avec le retour de l’inflation n’est évidemment pas de bon augure pour l’investissement. Mais on peut s’étonner d’un grand absent dans la réflexion menée par ces spécialistes: le déficit commercial.

Beaucoup de commentateurs ont relevé que la crise de la Covid n’avait pas arrangé les comptes extérieurs français, notamment à cause de la chute du tourisme étranger dans l’hexagone. Mais peu ont relié le problème de la dette publique au déficit commercial (-65 milliards d’euros en 2020). Lorsqu’un Etat éprouve le besoin de s’endetter, c’est que son besoin de dépenses sur une période courante dépasse ses ressources disponibles. En termes réels, il doit disposer de plus de biens qu’il n’en prélève par le biais des prélèvements obligatoires. Si cet endettement correspond au montant de biens épargnés par les actifs nationaux durant cette même période, l’opération se solde par une simple redistribution interne, l’Etat donnant à une partie de sa population des biens épargnés par une autre. A l’échelon du pays, on ne consommerait donc pas plus de biens qu’on en a produit nationalement durant la période courante. Par contre, si ces biens épargnés par la population ne sont pas suffisants pour satisfaire les besoins de consommation des acteurs économiques touchés par la crise, l’Etat est obligé de se procurer le supplément à l’étranger; de la dette interne, on passe ainsi à la dette externe.

La France émet ainsi des obligations d’Etat (c’est-à-dire des titres de dette) qu’elle vend à des pays et opérateurs étrangers en échange d’euros qu’ils possèdent dans leurs réserves; ou à la Banque Centrale Européenne qui les produit directement. Ces euros sont ensuite redistribués à l’intérieur du pays en faveur des populations touchées par la crise, qui les utilisent pour acheter à l’extérieur les biens manquants dans l’espace national. La dette externe se traduit donc nécessairement pour le pays concerné par un flux d’importations nettes et par un accroissement déficit consécutif de la balance des transactions courantes. Rappelons ici qu’on ne peut pas voir dans la crise sanitaire l’origine du déficit de la balance des opérations extérieures française puisque le solde est négatif depuis 2005 !

Voyons maintenant les conséquences de ce phénomène sur ce qu’on appelle le roulement de la dette.  Que veut dire pour un Etat rouler sa dette ? Payer sa dette en contractant une autre dette. En d’autres termes, on demande des euros à nos créanciers en émettant un autre titre de dette pour les leur redonner immédiatement afin de payer le principal de la dette précédente. Cela parait neutre. Sauf que si le pays est confronté au moment du roulement à un déficit extérieur (comme la France), cette neutralité est un leurre. Car si un Etat rembourse une dette précédente par une nouvelle dette de valeur équivalente à la somme empruntée, il ne lui reste dans les mains plus aucun euro disponible. S’il veut continuer à permettre à sa population de consommer plus que ce qu’elle a produit, il lui donc faut emprunter plus que la somme nécessaire pour rembourser la créance précédente.

On énonce souvent le fait que le déficit budgétaire trouve des conséquences négatives sur le déficit extérieur, en empêchant les investisseurs des secteurs exportateurs de bénéficier d’une épargne privée « avalée » par l’Etat pour financer son propre déficit. Certes. Mais on oublie trop souvent de noter que tant qu’un pays souffre d’un déficit extérieur, la dette publique sera condamnée à augmenter inéluctablement. A chaque « roulement » nouveau, s’ajoutera une charge de dette supérieure à la précédente qui correspond exactement à la somme nécessaire pour importer des biens que l’on ne produit pas.

Puisque la dette publique accumulée des Etats européens se concentre en grande partie dans les caisses de la banque centrale, certains défendent l’idée que l’annuler permettrait de se débarrasser du problème. Mais ils oublient que ces euros sont distribués à la population européenne afin qu’elle puisse acheter des biens extérieurs que l’Europe ne produit pas. Tant que l’Europe continuera de créer plus de liquidités que de biens, le supplément d’euros créés par la BCE se retrouvera nécessairement dans les caisses des pays qui exportent leurs biens sur le territoire européen et produira nécessairement un déficit commercial.  Annuler la dette ne changera rien à ce fait.

La source ultime de la dette, c’est le déficit extérieur !

Thierry AIMAR est  Professeur à l'Université de Lorraine, Sciences Po, BETA, Membre du Conseil d’Administration de la Société d’Economie Politique